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Forum social: une table ronde se penche
sur le financement des médias indépendants

Christian Deo
Membre associÉ, SCA Canada

Les médias indépendants au Canada sont confrontés à une question cruciale découlant des difficultés économiques auxquelles fait face l’ensemble du secteur des médias: les médias indépendants sont-ils financièrement viables et durables?

Cette question était au cœur d’une table ronde intitulée Modèles financiers des médias indépendants, animée par SCA Canada dans le cadre du Forum social des peuples qui a eu lieu à Ottawa du 21 au 24 août dernier.

La table ronde s’est notamment penchée sur le modèle d’affaires de divers médias indépendants et groupes de pression, dont la Canadian Association of Community Television Users and Stations (CACTUS), rabble.ca, l’Association nationale des radios étudiantes et communautaires (ANREC), la Toronto Media Co-op et Ricochet.

Fonds pour la radiodiffusion communautaire

Les licences de diffusion pour la télévision et la radio communautaire et étudiante peuvent s’avérer passablement coûteuses, d’où la nécessité de pouvoir compter sur des sources de revenus telles que la publicité et les commandites.

Aussi, les télédiffuseurs commerciaux sont tenus de verser deux pour cent de leur budget d’exploitation pour la production de contenu à vocation communautaire. Si de telles sommes contribuent certes à financer les chaînes communautaires, CACTUS fait tout de même pression auprès du gouvernement afin que les fameux deux pour cent soient déposés dans un seul et même fonds d’engagement commun auquel auraient accès les chaînes communautaires en démarrage.

Comme l’a souligné la directrice générale de CACTUS Cathy Edwards, « ce fonds pourrait atteindre 130 millions $, ce qui permettrait de financer environ 250 chaînes de télévision communautaire partout au pays ».

Pour les communautés cherchant à lancer une nouvelle chaîne télé indépendante, le processus leur permettant d’avoir accès à de tels fonds pourrait s’avérer aussi simple que de remplir un formulaire pour l’obtention d’une subvention.

D’ailleurs, un fonds similaire est d’ores et déjà en place pour les stations de radio communautaire.

Une initiative récente du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a en effet mené à la mise en place d’un fonds commun de 4 millions $, baptisé Fonds canadien de la radio communautaire, destiné justement au financement de ce secteur.

La directrice générale de l’ANREC Shelley Robinson représente quelque 85 licences de radio communautaire et étudiante d’un bout à l’autre du Canada, dont les budgets d’exploitation varient entre 2 500 $ et plus de 500 000 $.

Robinson a souligné que les stations communautaires pourront faire une demande de financement « sous forme de subvention, et ce, dès cette année ». Le fonds permettrait aux stations communautaires et étudiantes de consacrer moins de temps et d’énergie à chercher du financement, pour plutôt mettre l’emphase sur la production de contenu.

Campagnes de financement participatif

Toutefois, l’émergence des médias numériques permet à de plus en plus de médias indépendants de faire preuve de créativité afin d’obtenir du financement sans avoir à se fier aux subventions.

C’est précisément la façon dont Ricochet s’y est pris pour atteindre ses objectifs de financement. En effet, au cours de la dernière année, l’entreprise a lancé l’une des campagnes de financement participatif les plus réussies à ce jour pour un groupe de médias alternatifs, campagne ayant généré pas moins de 85 000 $.

Gabrielle Brassard-Lecours, cofondatrice de Ricochet, a précisé que l’objectif principal du groupe, en tant que « média progressiste », était d’en faire une source d’informations à la fois libre et professionnelle. « Nous avons vu la nécessité de créer un tel média du fait qu’on ne constatait aucune alternative pour la diffusion d’informations progressistes et, surtout, professionnelles », a-t-elle dit.

Celle-ci a souligné que Ricochet avait vu le jour dans la foulée des manifestations étudiantes au Québec. « Les médias québécois n’ont pas livré une couverture juste et équitable de la grève, et le mouvement étudiant en est venu à conclure qu’il fallait mettre sur pied un média qui accorderait la même importance aux deux côtés du débat », a-t-elle expliqué.

Le modèle de financement participatif s’avère-t-il tout de même viable?

En imaginant un salaire annuel hypothétique de 20 000 $, l’équipe de dix rédacteurs chez Ricochet se retrouverait avec un budget d’exploitation annuel de 200 000 $ — un montant largement supérieur aux 85 000 $ générés via le financement participatif. Il faudrait alors se tourner vers des sources alternatives pour combler le manque à gagner.

Modèles de financement hybrides – et solutions créatives

Rabble.ca, un média indépendant de plus grande envergure, a obtenu son financement de démarrage sous forme d’une subvention de 400 000 $.

« La première année, les rédacteurs étaient rémunérés au même tarif que celui en vigueur au quotidien The Globe and Mail, l’idée étant que si vous livrez un travail journalistique de qualité, les gens paieront pour en profiter, a relaté Kim Elliot lors de la table ronde. Or, nous en sommes rapidement venus à la conclusion que la réalité était toute autre. » Autrement dit, rabble.ca a dû procéder à une restructuration passablement radicale.

Rabble.ca est depuis devenu un organisme sans but lucratif ayant privilégié un modèle de financement hybride sous forme de petits dons individuels, de commandites syndicales et d’organisations non gouvernementales, ainsi que de revenus publicitaires modestes.

Toutefois, les subventions de 400 000 $ sont plutôt rares. Qu’en est-il alors des autres organisations du secteur des médias?

Geordie Dent, de la Toronto Media Co-op, s’est fait optimiste en citant en exemple le succès de son organisation malgré une situation économique précaire.

« Même si on pourrait parfois caractériser la Toronto Media Co-op de chaos organisé, je passe en revue les données et constate le nombre de personnes ayant lu nos articles ou qui en ont rédigé… Jamais je n’aurais imaginé faire partie d’une organisation qui serait à ce point productive », a-t-il observé.

Si vous songez à mettre sur pied un nouveau média alternatif, rappelez-vous qu’il faut faire preuve d’imagination afin d’identifier de nouvelles sources de financement en complément aux avenues traditionnelles. N’hésitez pas à envisager les dons, tirez profit du financement public lorsque possible et, même si l’on pourrait croire à une mode passagère, le financement participatif génère tout de même des résultats concrets.

Si vous demeurez malgré tout sceptique, demandez à Dent son opinion quant à la viabilité financière des médias indépendants en démarrage.

« Cette viabilité financière est une réalité qui est constamment démontrée », affirme-t-il.

Christian Deo est journaliste pigiste. Ses sujets portent sur la radio et la justice sociale.


(Ce texte est la version abrégée d’un article publié dans la section Pigiste du site web de la Guilde canadienne des médias.)