
2013.05.31
« Dans une démocratie, il est essentiel de prévenir toute ingérence de l'État dans le journalisme. C'est ce qui nous distingue d'un régime totalitaire ».
C'est avec une telle mise en garde succincte des dangers du projet de loi C-60 que le directeur de SCA Canada Martin O'Hanlon a joint sa voix à celle du plus important local du syndicat, la Guilde canadienne des médias (GCM), et d'autres défenseurs de la profession journalistique, afin de sonner l'alarme quant à l'intention du gouvernement Harper de compromettre l'indépendance de CBC/Radio-Canada.
« Il importe que le peuple canadien réagisse le plus rapidement possible afin d'amener le gouvernement à revenir sur sa position », a insisté Arnold Amber, président de Canadian Journalists for Free Expression, lors d'une conférence de presse à Ottawa. Le projet de loi de finances fédéral, qui viendrait mettre un terme à la relation sans lien de dépendance entre le gouvernement et plus de 40 sociétés d'État, n'a fait l'objet que d'un examen hâtif en comité et doit être soumis au vote en Chambre le 4 juin prochain.
La CJFE croit fermement que plus le public est renseigné sur la façon dont fonctionne notre pays, mieux nous nous porterons. Un exemple éloquent est la saga actuelle de malversations financières au Sénat.
« Depuis des décennies, on assiste à un équilibre délicat entre le contrôle du gouvernement et un radiodiffuseur public à la fois libre et indépendant, a souligné Amber, qui fut jadis producteur à CBC. Or, ce projet de loi vient anéantir un tel équilibre et pourrait avoir un impact considérable sur les sujets couverts par CBC/Radio-Canada, la façon dont le radiodiffuseur établit sa grille de programmation et l'attitude des Canadiens quant à son intégrité. »
« Le gouvernement exerce d'ores et déjà une grande influence sur CBC/Radio-Canada, car c'est lui qui en nomme le président et les membres du conseil d'administration, en plus d'en déterminer le budget, a pour sa part rappelé O'Hanlon. Or, le projet de loi C-60 mènerait une telle influence à un tout autre niveau, en accordant au gouvernement un contrôle sans précédent sur les opérations du radiodiffuseur public. Tant le journalisme que la démocratie en paieraient le prix. »
La conférence de presse coïncidait avec la publication de publicités pleine page dans les quotidiens Globe and Mail et La Presse, dans lesquelles on pressait les Canadiens de demander à leur député d'exclure CBC/Radio-Canada du projet de loi C-60, car le radiodiffuseur public « doit conserver son droit d'exiger des joueurs influents, incluant le gouvernement, de répondre de leurs actes ».
Les publicités furent commanditées conjointement par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), le Syndicat des communications de Radio-Canada (SCRC), l'Alliance of Canadian Cinema, Television and Radio Artists (ACTRA) et l'Association canadienne des journalistes (ACJ).
Friends of Canadian Broadcasting, un groupe de surveillance non partisan ayant dès le départ accusé le gouvernement Harper de vouloir mettre en place la Conservative Broadcasting Corporation (Société de radiodiffusion conservatrice), s'est joint à Leadnow.ca et SumOfUs.org, recueillant ainsi plus de 130 000 signatures pour les pétitions FREE CBC qui furent expédiées sur la Colline Parlementaire. À la fin du mois de mai, ce nombre avait grimpé à 200 000 signatures. Avaaz.org a pour sa part créé sa propre pétition, qui circule encore à ce jour.
Leadnow.ca a indiqué que des milliers de partisans ont répondu à l'appel, en communiquant avec leur député conservateur ainsi que les membres du Comité permanent des finances chargé d'examiner le projet de loi omnibus avant de le soumettre à un vote général en Chambre.
« Ce n'est pas une question d'argent, a affirmé Jamie Biggar, directeur général de Leadnow.ca. CBC/Radio-Canada a su démontrer que ses hausses salariales se situaient constamment en dessous de la moyenne pour l'industrie. On parle plutôt ici d'une manoeuvre du gouvernement pour contrôler le radiodiffuseur public. »
Dans une missive destinée au premier ministre, seize grands noms du journalisme canadien ont fait part de leur « grande préoccupation » à l'effet que le projet de loi C-60 « accorderait au gouvernement un droit de veto sur les conventions collectives de CBC/Radio-Canada », qui comportent des dispositions sur les conditions de travail « qui permettent actuellement d'assurer l'intégrité de CBC/Radio-Canada en tant que radiodiffuseur public national indépendant, tel qu'exigé en vertu de la Loi sur la radiodiffusion ».
Ces derniers soulignent que celle loi stipule que la société d'État « jouit, dans la réalisation de sa mission et l'exercice de ses pouvoirs, de la liberté d'expression et de l'indépendance en matière de journalisme, de création et de programmation ».
« Comme vous le savez sans doute, cette disposition place CBC/Radio-Canada au même niveau que ses contreparties dans d'autres pays démocratiques et libres, ont-ils écrit. C'est ce qui définit CBC/Radio-Canada en tant que radiodiffuseur public, et non un radiodiffuseur d'État. Ce qui distingue le premier du second, c'est son caractère indépendant qui empêche toute ingérence gouvernementale —, et ce, n'importe où au monde. »
Hubert Lacroix, président-directeur général de CBC/Radio-Canada nommé à son poste par le gouvernement, a de son côté prévenu par écrit le Comité permanent des finances à la Chambre des communes que le projet de loi « pourrait entrer en conflit avec les dispositions de la Loi sur la radiodiffusion et la Charte, en plus de compromettre l'indépendance de la société d'État, ce qui risquerait d'embourber le gouvernement, notre société d'État et ses syndicats dans un procès ».
Lacroix a rappelé que CBC/Radio-Canada est d'ores et déjà tenue de rendre compte auprès des contribuables dans ses rapports déposés au Parlement, et que les hausses salariales accordées aux employés au cours des sept dernières années se situent en moyenne à 1,9 pour cent, comparativement à trois pour cent dans le secteur privé.
Le ministre des Finances Jim Flaherty a répondu ainsi à la lettre de Lacroix : « CBC/Radio-Canada semble croire qu'elle est une société d'État spéciale et indépendante. Or, cela est faux. Toute société d'État est responsable envers les Canadiens par l'entremise des ministres et du Parlement. Elles n'ont pas la liberté d'agir comme bon leur semble, surtout lorsqu'il est question de l'argent des contribuables. Elles ne peuvent tout simplement verser à leurs cadres et aux autres employés le salaire qu'elles désirent leur accorder ».
La Guilde canadienne des médias, qui représente des milliers d'employés à CBC/Radio-Canada, a indiqué que Flaherty et Harper avaient plutôt des motifs secrets.
« Le projet de loi C-60 ne vise pas qu'à contrôler les dépenses en imposant aux sociétés d'État, incluant CBC/Radio-Canada, un plafond salarial et des limites aux avantages sociaux, a dit la GCM. Il s'agit simplement ici d'un fossé que le gouvernement tente de creuser entre les "contribuables" et les employés du secteur public, en amenant les premiers à percevoir ce qui ne sont que des salaires et avantages raisonnables comme étant des privilèges injustes et méprisables, plutôt qu'un accomplissement appréciable auquel tous les travailleurs canadiens devraient pouvoir aspirer. Le projet de loi C-60 s'inscrit carrément dans la stratégie du gouvernement conservateur d'étouffer toute voix, information, analyse et discussion indépendante ne pouvant être contrôlées par le bureau du premier ministre. »
Le chroniqueur télé du Globe and Mail John Doyle a pour sa part souligné que « cette intrusion de notre gouvernement dans le mode d'opération de CBC/Radio-Canada survient à un curieux moment. La société d'État est actuellement un animal blessé et abasourdi qui se déplace en chancelant, tentant de survivre dans un contexte où le gouvernement lui est hostile — et où les radiodiffuseurs privés ne songent qu'à l'achever. Le discours de Flaherty reflète en grande partie celui de Sun News: lorsque CBC/Radio-Canada ne livre pas des reportages biaisés ou de piètre qualité, c'est pour se plaindre de ses conditions financières et salariales. Or, dans ce cas particulier, le ministre sonne plutôt comme la marionnette d'un ventriloque — ce dernier prenant la forme de Sun News. Le grand mythe perpétué par Sun News et Flaherty est que CBC/Radio-Canada est en fait une machine à dépenser de l'argent sans retenue. Il ne s'agit là que de propos à la fois malveillants et sans fondements. »