
2012.10.29
Les stages, Christopher Daniels s’y connaît.
Daniels est un chef cuisinier certifié Sceau rouge ayant jadis occupé un poste de stagiaire au sein de l’industrie alimentaire à Toronto. Aujourd’hui âgé de 41 ans, il demeure incertain quant à son cheminement de carrière.
Il arrive parfois que le travail d’un stagiaire soit rémunéré. La plupart du temps, cependant, ce dernier n’est pas payé pour ses services, dans l’espoir que le stage prendra éventuellement la forme d’un emploi « véritable » ou, tout au moins, qu’il lui permettra d’acquérir une expérience de travail et d’étoffer son CV. Quoi qu'il en soit, en cette période où l’économie peine à se sortir d’une récession, la situation demeure difficile pour les diplômés universitaires.
« J’étais payé au salaire minimum, soit moins qu’un plongeur dans un restaurant, et ce, malgré le fait que j’avais étudié dans mon domaine professionnel et que j’avais acquis cinq bonnes années d’expérience pertinente, se rappelle Daniels. Disons que ce ne fut pas une grande fierté pour moi de constater que, après avoir été bénévole, obtenu un diplôme et dépensé des milliers de dollars pour poursuivre mes études, je travaillais toujours au salaire minimum. »
Or, selon les résultats d’une recherche effectuée par Agata Zeiba, une étudiante en maîtrise à l’université Sir Wilfrid Laurier, 59 pour cent des stages au Canada demeurent non rémunérés – une proportion certes stupéfiante.
Qu’il soit rémunéré ou non, un stage n’est pas une alternative que la plupart des étudiants ont le loisir de refuser. On estime à 86 pour cent le nombre de diplômés qui se disent prêts à travailler sans salaire. Compte tenu du taux de chômage relativement élevé, il semble qu’une telle avenue soit la seule qui s’offre à eux s’ils veulent faire leur entrée sur le marché du travail. Selon les économistes, on assiste à une espèce de convergence entre les stages, la précarisation de l’emploi et le chômage, créant ainsi un nouveau modèle passablement inquiétant pour le marché actuel de l’emploi : la précarité.
Conseils d’Andrew Langille destinés aux stagiaires
Andrew Langille est un avocat spécialisé dans les secteurs de l’emploi, du travail et des droits de l’homme
Dans la foulée de la crise financière de 2008, plusieurs entreprises ont vu les stages comme étant un moyen de survie, une occasion d’obtenir une main-d’œuvre sans compensation financière. Or, cette vision qui se voulait temporaire s’est transformée en stratégie d’affaires à long terme, et on ne saurait se surprendre que la manœuvre devienne permanente.
Daniels, qui rêvait de devenir un grand chef renommé dans un restaurant français, affirme que les employeurs canadiens se sont habitués à la réalité du travail non rémunéré – tout comme lui.
« Plusieurs stagiaires quittent leur emploi les mains et le compte de banque vides – leur expérience s’est soldée par une grosse perte de temps, dit-il. Oui, nous avons acquis une certaine expérience. Reste que nous avons tout de même des factures à payer. » Dans une métropole comme Toronto, la compétition demeure féroce – chose que les employeurs savent pertinemment.
Même si les stages semblent devenir la norme pour les diplômés universitaires, il n’existe que très peu de données statistiques permettant de tracer un portrait plus précis de l’étendue du phénomène.
« On ne connaît pas précisément la situation actuelle dans le marché du travail, constate l’avocat torontois Andrew Langille. Or, on ne pourra entreprendre des démarches concrètes que lorsque nous aurons obtenu suffisamment de données sur les stages non rémunérés dans notre province et ailleurs au pays. Des sondages et recherches à grande échelle s’avèrent nécessaires. »
De telles études pourraient notamment permettre de connaître le pourcentage de stages ayant mené à un emploi rémunéré, ou encore de savoir si ces stages permettent effectivement d’acquérir une expérience de travail exigée par un employeur pour un poste en particulier.
Les syndicats se penchent sur cette question depuis quinze ans maintenant, sans toutefois être en mesure d’arriver à des conclusions concrètes. Lise Lareau, vice-présidente de la Guilde canadienne des médias (GCM), admet qu’il est difficile de trouver le juste milieu entre offrir des opportunités de stage et éviter les abus au niveau de la non-rémunération.
« De façon générale, les syndicats ne préconisent pas les stages non rémunérés, indique de son côté Carmel Smyth, présidente nationale de la GCM. Nous intervenons au niveau de la commandite, de la conscientisation, du discours public et de l’information, en plus d’insister auprès du gouvernement pour que celui-ci intervienne à son tour. Nous sommes très impliqués en matière d’équité sociale; toutefois, en ce qui a trait aux lieux de travail eux-mêmes, nous ne sommes pas en mesure d’agir auprès des entreprises… non syndiquées. »
Les stages et les emplois précaires se constatent aussi de façon importante du côté du secteur culturel. D’ailleurs, une telle situation s’est en quelque sorte toujours avérée une réalité pour les artistes, écrivains, acteurs, musiciens ou photographes, dont plusieurs ont rarement l’occasion d’obtenir un emploi à temps plein.
Qui plus est, même un tel type d’emploi est loin d’assurer que la vie sera plus facile. On songe entre autres aux nombreux employés saisonniers ou temporaires n’ayant que peu ou pas d’avantages sociaux, et qui ne bénéficient ni d’une représentation syndicale, ni d’une sécurité d’emploi.
L’actrice Bryn McAuley, qui est membre de l’ACTRA depuis 17 ans, raconte que ses revenus annuels varient entre 8 000 $ et 48 000 $, compte tenu de la précarité d’emploi dans son domaine. L’artiste, qui œuvre dans le secteur du doublage, doit souvent accepter du travail dans un restaurant afin d’arrondir ses fins de mois.
Quant à Christopher Daniels, celui-ci admet que les stages se sont avérés pour lui une avenue insatisfaisante. Il est donc retourné aux études afin d’entamer une nouvelle carrière dans le monde de la finance.
« Le temps est venu pour moi d’entreprendre une carrière qui me permettra de subvenir aux besoins de ma famille, dit-il. Je n’anticipe pas de changements importants à court terme, et je crois que les gens doivent anticiper un long combat avec la pauvreté avant de pouvoir espérer atteindre les hautes sphères de leur domaine de prédilection. Je suis d’avis qu’il nous faut constamment nous adapter et évoluer dans un monde en constante mutation. En demeurant au fait des développements, ou en créant une demande pour un produit ou service existant ou que nous avons créé, nous serons en mesure de forger notre propre réussite. »
(SCA Canada a acquis les droits de publication du présent article.
Celui-ci a aussi été publié sur TheStoryBoard.ca ainsi que sur cmg.ca, soit le site Web de la Guilde canadienne des médias.)
Preeteesh Peetabh Singh est étudiant en finance au George Brown College de Toronto. Il travaille à temps partiel à titre de journaliste pour The Dialog, le journal du collège. Il voue un grand intérêt à la photographie. On peut communiquer avec lui par courriel à preeteesh.16@gmail.com .
Anciennement journaliste à CBC, Bill Gllespie est intervenu en tant que conseiller auprès de Preeteesh lors de la rédaction du présent article. Il fut jumelé à l’étudiant en vertu du Programme de mentorat PUC-SCA Canada. Pour de plus amples renseignements, veuillez communiquer avec Katherine Lapointe, coordonnatrice du programme, au 416-795-8598 ou par courriel à cwa@cup.ca .