
2012.10.22 | Le Local 30213 de SCA Canada | La Guilde canadienne des médias
Une confÉrence relance le dÉbat sur les stages non rÉmunÉrÉs
Reconnu pour ses conditions de travail plutôt précaires, le secteur culturel est en voie de devenir encore plus difficile pour ceux et celles qui y oeuvrent – particulièrement les jeunes cherchant à percer dans ce domaine.
Le 19 octobre dernier, étudiants, professionnels, artistes et dirigeants syndicaux se sont réunis à Toronto afin d’aborder le sujet de l’iniquité en milieu de travail, dans le cadre d’une conférence intitulée « Will Work for Exposure » qui a eu lieu à la Ryerson University.
Organisée par le Centre de gestion des relations de travail de l’Université, ainsi que la Guilde canadienne des médias et l’ACTRA, la conférence abordait divers sujets, dont le vol de salaire, les droits d’auteur et les droits des travailleurs.
Selon l’organisatrice Nicole Cohen, l’événement s’est aussi avéré une occasion de tenir les tout premiers débats publics au Canada portant sur les stages non rémunérés.
Kim Pittaway, anciennement rédactrice en chef de la revue Châtelaine ayant de par le passé enseigné le journalisme à la Ryerson University ainsi qu’à la University of King’s College, a souligné, lors de son allocution durant la table ronde, qu’il est beaucoup plus difficile aujourd’hui de décrocher un premier emploi de journaliste, qu’il le fut à l’époque où elle faisait ses premiers pas dans la profession.
« Lorsque je parvenais à dénicher un emploi, on me payait un salaire, se rappelle-t-elle. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui des étudiants à qui j’ai enseigné. Pour la plupart d’entre eux, la réalité est qu’ils ne seront considérés comme étant “embauchables” que lorsqu’ils auront complété non pas un, mais deux, trois ou même quatre stages non rémunérés successifs. »
Pittaway a ajouté que les étudiants devraient particulièrement se méfier du travail non rémunéré au sein d’organisations à but lucratif.
« Il y a un problème lorsque les organisations qui visent à générer des bénéfices tirent profit du travail d’employés plus jeunes, souligne-t-elle. Plusieurs jeunes journalistes sont surpris, voire reconnaissants d’être rémunérés. Ainsi, ils se trouvent à sous-estimer leur propre travail. »
D’autres intervenants à la table ronde ont partagé cette opinion lors de la session sur les stages non rémunérés, qui s’est déroulée durant l’après-midi.
Entre autres, Agata Zieba, jadis étudiante en journalisme, a fait part de deux emplois à temps plein non rémunérés qu’elle avait à l’époque obtenus au sein de l’industrie des magazines.
« J’exerçais alors de nombreuses fonctions, allant du travail administratif à la rédaction d’articles en ligne et à la vérification des faits, a-t-elle raconté. Chaque jour, je me consacrais à travailler encore plus, et de plus longues heures, que ce dont on s’attendait de moi. Je tenais à ce qu’on ne m’oublie pas lors de l’arrivée de nouveaux stagiaires quatre mois ou six semaines plus tard. Si j’avais l’impression d’acquérir une solide expérience de travail, je dois dire qu’il m’arrivait souvent de me demander pourquoi je m’investissais de la sorte sans être rémunérée. »
Edward Keenan, rédacteur principal de la publication The Grid, est aussi intervenu, lui qui avait amorcé sa carrière en tant que stagiaire non rémunéré. Il avait de plus eu à gérer un programme de stages.
« Je ne crois pas que je serais devenu journaliste s’il n’y avait pas eu de stages non rémunérés, a-t-il affirmé. Je devais me démarquer dans un environnement où j’étais entouré de gens passablement plus qualifiés que moi – du moins sur papier. »
À propos des stages au sein de The Grid (anciennement appelé Eye Weekly), Keenan a indiqué que « si ces postes avaient été rémunérés, des milliers de journalistes en milieu de carrière ici même dans cette ville auraient pu aisément les obtenir à la place des stagiaires ».
Ce dernier a aussi fait état du surplus de main-d’œuvre dans cette industrie, soulignant que la demande surpassait largement le nombre d’emplois disponibles.
« À peu près personne ne cherche à œuvrer dans l’industrie de la culture par besoin criant de nourrir leur famille, a-t-il affirmé. Nous ne sommes pas forcés d’y travailler à cause des circonstances dans notre vie. »
Alors pourquoi les jeunes privilégient-ils malgré tout une carrière dans le milieu culturel?
Selon le conférencier Andrew Ross, professeur en analyse sociale et culturelle à la New York University, la réponse se trouve dans le « modèle » de la télé-réalité.
« On considère le fait d’œuvrer dans le domaine culturel davantage valorisant, a-t-il dit. Les gens sont attirés par la notion de compétition. »
Lors de son allocution, Ross a fait état d’une hausse du travail non rémunéré dans la foulée de la crise financière de 2008, soulignant entre autres que l’endettement des étudiants était l’un des facteurs ayant contribué à favoriser des conditions de travail de moins en moins favorables.
« Pour la plupart de ces étudiants, leur endettement justifie leur entrée sur le marché du travail », a-t-il observé, comparant la situation à une « version moderne d’un contrat d’apprentissage ».
« Si [les étudiants] ont la chance d’obtenir un emploi rémunéré, une part de plus en plus importante de leur salaire est consacrée à réduire un endettement qui avait au départ été occasionné justement en vue de leur assurer un emploi à la fin de leurs études », a-t-il souligné.
Au cours des dernières années, on a observé, au Canada comme aux États-Unis, une intensification du débat à savoir si les stages non rémunérés constituaient ou non une forme d’exploitation de la main-d’œuvre.
Selon plusieurs, de tels postes viennent limiter l’accès au secteur culturel, tout en privilégiant ceux et celles ayant les moyens de se permettre du travail non rémunéré.
Il n’existe actuellement aucune réglementation au Canada en ce qui a trait aux stages non rémunérés. Aussi, comme l’on souligné plusieurs conférenciers, les statistiques fiables à ce sujet ne sont que trop rares.
« Le phénomène des stages non rémunérés demeure très peu documenté », a observé Andrew Langille, un avocat de Toronto qui publie aussi un blogue sur Youth and Work.
Langille a souligné le fait que les stages non rémunérés affectent non seulement la main-d’œuvre plus jeune, mais aussi les récents immigrants, les travailleurs âgés dans la vingtaine et la trentaine, ainsi que les employés plus âgés en transition de carrière.
« Il s’avère plutôt difficile, tant pour les gouvernements que pour les académiciens comme moi, de se prononcer de façon définitive sur le sujet sans être en mesure de bien en cerner l’envergure, a ajouté Langille. Je crois que [la collecte de données] serait un bon point de départ. »
(SCA Canada a acquis les droits de publication du présent article.
Celui-ci a aussi été publié sur TheStoryBoard.ca ainsi que sur cmg.ca, soit le site Web de la Guilde canadienne des médias, cmg.ca.)
Anqi Shen étudie à la McMaster University à Hamilton. Elle est actuellement rédactrice des nouvelles en ligne de Silhouette, le journal étudiant de la McMaster. Tweet @anqi.shen .
Timothy Avery, anciennement journaliste à la Presse canadienne, est retraité depuis 2009 et travaille actuellement à titre de pigiste. Il est intervenu en tant que conseiller auprès d’Anqi lors de la rédaction du présent article. Il fut jumelé à l’étudiante en vertu du Programme de mentorat PUC-SCA Canada. Pour de plus amples renseignements, veuillez communiquer avec Katherine Lapointe, coordonnatrice du programme, au 416-795-8598 ou par courriel à cwa@cup.ca .