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Le 24 novembre 2006
ÉDITORIAL
Le CRTC devrait écouter
attentivement Jessica
La Guilde
canadienne des médias | Le
Local 30213 de TNG Canada
La semaine prochaine à Ottawa,
les télédiffuseurs diront au CRTC qu’ils
veulent moins de règlements et plus de façons
de faire des profits. Ils ne manqueront pas d’invoquer à quel
point il est devenu difficile de profiter de la publicité traditionnelle,
en raison de la concurrence des nouveaux médias
comme l’Internet, la télévision
payante et les téléphones cellulaires.
Ils solliciteront des mesures pour les aider à accroître
leurs maigres marges de profits actuels.
Et ils pourraient bien y parvenir,
puisqu’ils comptent de puissants alliés à Ottawa.
Dans les faits, la ministre responsable de la réglementation
sur la télédiffusion, Bev Oda, en fait
partie. Elle a siégé au CRTC et travaillé pour
CTV. Récemment, elle a informé un groupe
de femmes en communications à Toronto que son
gouvernement s’était «engagé à faire
preuve de plus de flexibilité au niveau de la
réglementation.» Elle a aussi précisé qu’elle
s’entend bien avec le ministre de l’Industrie,
Maxime Bernier, qui favorise un «marché ouvert» pour «permettre
aux gens de faire des choix.»
Regardons d’un peu plus près les implications
de ce qui précède. La ministre Oda, comme
la plupart des médias à l’heure
actuelle, réfère souvent à la
nouvelle génération, à ses goûts
et à ses habitudes. Les jeunes téléchargent
ce qu’ils veulent, à leur gré,
et sans limitation d’aucune sorte.
Ce consommateur de nouvelle
génération,
appelons-la «Jessica.»
Il semble que Jessica ne s’intéresse
pas aux heures de grande écoute à la
télé, ni aux horaires télé en
général. Pas plus qu’aux règlements
sur le contenu canadien. Jessica ne s’intéresse
pas non plus à la programmation locale. Elle
symbolise le rêve néolibéraliste
de faire ses propres choix culturels. Personne ne peut
la contraindre à écouter de la musique
canadienne, ni regarder ou télécharger
des émissions canadiennes.
Mais Jessica le fait malgré tout. Plusieurs
des balados les plus populaires au Canada sont produits
ici. Certaines des pièces musicales préférées
de Jessica sont écrites et enregistrées
ici même, au Canada. Ceci parce qu’il existe,
de longue date, des règlements et un soutien
financier au développement de la musique et
de la programmation radio et télé d’ici.
Il existe un diffuseur national public qui, en dépit
d’un sous-financement, se consacre à la
programmation canadienne. Ces règlements et
ces institutions furent mis en place à une époque
où l’on voulait s’assurer d’un
certain contenu canadien non entièrement produit à des
fins de rentabilité par les États-Unis,
le marché le plus prolifique et commercialisé au
monde.
Si vous avez déjà téléchargé quoi
que ce soit, vous le savez, mais répétons-le
: les diffuseurs de nouveaux médias populaires,
y compris Radio-Canada, n’ont pas connu du succès
en consacrant leurs ressources en baisse aux sites
Web et aux balados, au détriment de la radio
et de la télévision. Pas du tout. Le
mot clé est «réaménagement» (repackaging).
Ainsi, certains des balados les plus populaires ont
d’abord été des émissions
radio appréciées, qu’écoutent
probablement les parents et les grands-parents de Jessica.
Malheureusement, les émissions de télévision
anglaise canadienne n’ont pas connu autant de
succès dans l’univers du téléchargement.
C’est probablement parce qu’elles n’ont
pas réussi beaucoup non plus dans l’univers
de la diffusion, à l’exception des émissions
Corner Gas et le Rick Mercer Report, qui semblent toutes
deux avoir une bonne présence sur l’Internet.
Si Jessica télécharge tellement peu de
contenu vidéo professionnel canadien de You
Tube, c’est probablement surtout parce que les
règles sur le contenu canadien étaient
déjà moins sévères pour
les télédiffuseurs en 1999.
Quant aux nouvelles, vous serez
peut-être surpris
d’apprendre que c’est possiblement l’entreprise
de presse la plus ancienne au pays – La Presse
canadienne – qui possède le plus bel avenir.
En réalité, la plupart des nouvelles
entreprises de presse dignes de ce nom ont absolument
besoin du fil de presse de la PC. Dans les faits, même
si nous avons plus de choix pour capter les nouvelles
(tel que l’Internet et la télévision
mobile), de moins en moins de journalistes sont assignés
et payés pour recueillir l’information
au pays qu’il y a une décennie.
C’est au niveau local que cette situation se
constate davantage. Jessica pourrait apprendre à peu
près tout des résultats des élections
américaines de mi-mandat. Elle pourrait trouver
des commentaires humoristiques, des données
sérieuses sur les habitudes de vote, des vidéoclips
des meilleures gaffes durant la campagne. Tout est
là.
Mais quelles sont les chances
que Jessica sache qui est le maire de sa ville? Pas
très élevées.
Et il est presque assuré qu’elle ignore
tout ce qui se passe au conseil municipal, ou même
scolaire. Même si le sujet l’intéressait,
il ne serait pas très facile pour Jessica de
se renseigner en consultant les nouveaux – et
même les anciens – médias d’information.
Les sites Web de nouvelles
les plus fiables et populaires appartiennent à des médias établis
de longue date, qui «réaménagent» (encore
ce mot!) les fils de presse et leurs propres reportages
préparés au départ pour les journaux,
la radio ou la télé.
Alors, lorsque CanWest (l’entreprise qui possède
les réseaux Global et CH) fait valoir qu’elle
souhaite un relâchement important des exigences
de contenu canadien, incluant des publireportages de
jour comptant comme contenu canadien, aucune exigence
pour les nouvelles locales, aucun argent neuf aux diffuseurs
publics, et la liberté d’accroître
le contenu publicitaire, nos organismes de réglementation
et le gouvernement devraient tenir compte des conséquences
pour Jessica et les jeunes de sa génération.
Jessica devrait peut-être leur dire «non,
merci.» Après tout, ce n’est pas
elle qui va en profiter.
(Cet article a tout d'abord été publié sur
le site Web de la
Guilde canadienne des médias.) |