|
LE 05 AVRIL 2006 |
Le
Local 30400 de TNG Canada | Media
& Communications Workers of Alberta
Photo: David Olecko
UNE
FEMME
MISE
À SA
PLACE
Un arbitre renverse
le choix de
l’éditeur
pour un poste
d’apprenti opérateur
de presse
Par DEBORAH RICHMOND
Éditrice Web de TNG Canada
Janice Contant est devenue lundi une occurrence
rare, en débutant un nouvel emploi d’apprentie
opératrice de presse au Red Deer
Advocate. Elle est
la première opératrice de presse de ce quotidien
du centre de l’Alberta, et l’une des rares en
Amérique du Nord, si ce n’est dans le monde.
Bien qu’il ait fallu l’intervention d’un
arbitre pour confirmer qu’elle avait le droit d’accéder
aux échelons les plus élevés de la salle
d’impression, elle ne se vante pas d’avoir remporté son
grief à l’endroit de son employeur.
«Je suis simplement contente, en bout de compte, d’avoir
gagné. Ce n’est pas à cause de l’argent
ou du meilleur emploi. C’est le principe qui est important»,
dit la jeune femme de 37 ans. «Je veux ouvrir la porte
aux femmes. J’espère que l’une d’elles
quelqu’un va marcher sur mes traces.»
Bien que cette victoire ne constitue
peut-être pas
en elle-même un point culminant de la lutte éternelle
envers l’égalité des sexes, les témoignages
et les preuves présentés au cours des 8 journées
audiences, qui se sont étendues sur 15 mois, constituent
une suite de sexisme, de jalousie, de harcèlement,
de tromperie et d’abus de pouvoir.
• • •
EN RÉTROSPECTIVE, la cause qu’avait à juger
l’arbitre Timothy J. Christian était extrêmement
claire.
Janice Contant, manutentionnaire
de papier depuis trois ans, portait en 2003 sa candidature
au poste d’apprentie
opératrice de presse. Cependant, on lui a préféré un
collègue masculin jugé aussi qualifié.
La raison invoquée par le responsable de production,
Derek Olinek, en lui communiquant la mauvaise nouvelle, est
que Scott Wood semblait plus physiquement apte à faire
ce travail.
Si c’est le cas, ce serait là une entorse non
seulement aux droits de la personne, mais encore à la
convention collective, qui stipule que lorsque deux candidats
sont également qualifiés pour occuper un poste,
l’employé ayant le plus d’ancienneté doit
le remporter. C’était le cas de Janice Contant.
Olinek, qui a mené les entrevues et vérifié les
références des candidats, a clairement expliqué dans
sa note de service à l’éditeur, Fred
Gorman, la raison pour laquelle il recommandait le candidat
masculin:
«Comme les deux travaillent dans
notre salle d’impression depuis trois ans, je ne
doute absolument pas qu’ils soient tous deux qualifiés.
Néanmoins, je crois que la capacité physique
constitue un facteur déterminant.»
Cependant, Gorman a lancé à l’arbitre
une balle courbe en affirmant beaucoup plus tard qu’il
avait lui-même pris la décision de rejeter la
candidature de Contant à cause de sa piètre
attitude. Selon lui, la capacité physique n’avait
rien à y voir.
«Ce fut un long processus, et ce n’est qu’après
le témoignage du dernier témoin (Gorman)
... qu’est apparue la véritable motivation de
la décision de l’employeur», a écrit
Christian. «Il est devenu clair … que l’employeur
avait abandonné toute prétention à l’effet
que la taille ou l’habileté physique de la plaignante
l’aurait empêché d’effectuer le
travail.»
Pendant son contre-interrogatoire
par l’avocat du
syndicat, l’éditeur Nelson Roland a admis avoir
sollicité l’avis de l’avocat de la compagnie,
qui avait prévenu Gorman que les lois sur les droits
de la personne interdisent de rejeter une demande d’emploi
pour des motifs de taille ou de limites physiques.
«À la place», écrit l’arbitre, «M.
Gorman a du étudier les traces écrites et trouver
une raison alternative acceptable, au point de vue juridique,
pour refuser d’embaucher la plaignante.»
«M. Gorman a apparemment éloigné de
son esprit ses inquiétudes au sujet des capacités
physiques de la plaignante, pour se tourner plutôt
vers son attitude», dit Christian.
En étudiant les notes prises par Olinek au sujet
de la vérification des références, Gorman
a essentiellement ignoré les évaluations positives
de la part d’autres responsables, et s’est concentré sur
l’évaluation négative du contremaître
Don Ton, le supérieur immédiat de Contant.
Néanmoins, souligne l’arbitre, Olinek avait
prévenu Gorman, dans sa note de service, qu’il
pourrait y avoir un problème au niveau de l’évaluation
de Ton:
«Au cours du processus d’entrevues,
Janice a laissé entendre qu’il semblait y
avoir un conflit de personnalité entre elle et Don
Ton qui, suggérait-elle, pourrait influencer son
opinion au sujet de ses capacités.»
En établissant la cause du syndicat,
Roland a succinctement expliqué pourquoi Gorman avait
tort de se rattacher à cette évaluation:
«L’employeur disposait de Don Ton, un individu
sexiste qui mêlait ses affaires personnelles à son
milieu de travail. De fervent supporteur (de Contant), Don
Ton est devenu quelqu’un qui lui octroyait un «F» au
niveau de l’attitude, et qui déclarait ne jamais
vouloir l’embaucher de nouveau.»
«L’avis de M. Ton est celui auquel s’est
fié l’éditeur sans réserve, en
dépit de la présence de nombreux signaux d’alarme,
qui auraient du suggérer la prudence au niveau de
l’acceptation des paroles de Ton au sujet de la plaignante.
L’ignorance de ces signaux d’alarme indique à quel
point le jugement était incroyablement biaisé quant à l’attitude
de la plaignante. Elle prouve à quel point les prétendues
raisons du rejet de la plaignante étaient suspectes.»
L’arbitre, qui a souligné qu’il était
injuste, de la part de Gorman, de n’avoir pas donné à Contant
l’occasion de contrer la recommandation négative,
dit que l’éditeur «aurait du prendre les
moyens nécessaires pour veiller à ce que les
différences personnelles entre M. Tom et la plaignante
n’influencent pas son jugement de façon négative.»
«Il en résulte que je suis d’avis que
M. Gorman n’a pas équitablement évalué les
capacités de la plaignante, et ne pouvait pas raisonnablement
conclure que Scott Wood était mieux qualifié que
la plaignante pour devenir apprenti opérateur de presse»,
a écrit Christian.
Il conclut que «l’étude, effectuée
par M. Gorman, des notes de vérifications de références
n’a pas été adéquate pour avoir
mis de côté l’opinion de M. Olinek» à l’effet
que les deux candidats «possédaient des qualification égales»,
et ordonne à l’employeur de nommer la plaignante
au poste d’apprentie opératrice de presse.
• • •
PLUSIEURS SEMAINES SO SONT écoulées
depuis la décision arbitrale, et Janice Contant
a admis en entrevue qu’elle éprouve un peu
d’anxiété à l’approche
de sa première journée comme apprentie opératrice
de presse.
Ce n’est pas qu’elle s’attende à travailler
en compagnie de mauvais perdants. Tout au contraire. Depuis
que la décision de l’arbitre est connue au journal, «les
autres employés ont eu une réaction très
positive».
Non, ce qui l’inquiète, c’est le côté «journée» de
sa première journée. «Après avoir
travaillé de nuit pendant six ans, je suis un peu
anxieuse à l’idée de travailler un quart
de jour.»
Si l’ambiance du milieu de travail ne constitue plus
sa plus grande préoccupation, c’est parce que
cette ambiance a complètement changé depuis
ses débuts il y a six ans.
Depuis son entrée en fonctions dans la salle d’expédition
du Advocate, en 1995, Contant a fait son chemin jusqu’au
niveau le plus élevé de préposée à l’encartage.
Lorsque le quotidien a affiché la disponibilité du
poste d’aide à la salle d’impression (aussi
appelé «flyboy» ou manutentionnaire de
papier), la jeune femme douée pour la mécanique
y a vu l’occasion d’une progression de carrière.
Ce type d’emploi peut s’avérer épuisant
au niveau physique, et elle réalisait bien que la
sagesse populaire veut qu’une femme ne soit pas assez
robuste, au niveau du tronc supérieur, pour effectuer
ce travail. Mais pour Contant, élevée sur une
ferme en compagnie de quatre frères dont elle était «un
des gars», une dure journée de travail manuel
traditionnellement réservé aux hommes ne constituait
pas un problème.
En dépit d’un avertissement, de la part de
son supérieur, à l’effet qu’une
femme ne serait jamais choisie pour travailler dans la salle
d’impression, elle a posé sa candidature pour
le poste. Étant membre de l’exécutif
local de son syndicat, elle savait bien que leur convention
collective supplémente la loi sur les droits de la
personne, et interdit les pratiques d’embauche discriminatoires
au niveau du sexe, de la taille, et des caractéristiques
ou capacités physiques d’une personne.
«J’ai obtenu une entrevue», se souvient
Contant, «mais ils m’ont clairement fait comprendre
que je n’obtiendrais pas l’emploi.»
Lorsqu’un homme a été embauché de
l’extérieur pour combler le poste, elle a déposé un
grief. Elle l’a néanmoins abandonné, «parce
qu’ils m’ont accordé le poste après
avoir mis le nouveau à la porte, car il était
incapable de faire le travail.»
«Quand j’ai commencé dans la salle d’impression
(comme aide), il y avait beaucoup de tension», se souvient
Contant. «Comme je ne voulais pas envenimer les choses,
je ne me suis pas occupée du lui.»
«Lui», c’est Don Ton, le contremaître
de nuit, qui ne travaille plus depuis au journal mais a joué un
rôle de premier plan au cours des audiences d’arbitrage
de 2004-2005.
Le nouvel emploi de Contant, dans
la salle de presse, la plaçait sous la supervision directe de Ton, qui au
début s’est montré tolérant envers
sa présence. En fait, il devait rédiger trois
mois après son entrée en fonctions un examen
de rendement en grande partie positif.
Néanmoins, les choses ont commencé à changer
en 2001, lorsqu’elle s’est mise à fréquenter
un de ses collègues, de surcroît meilleur ami
de Ton, Jody Foon. Plus s’épanouissait leur
relation, plus s’épanouissait également
la jalousie de Ton. Ton s’est alors mis à invectiver
de plus en plus fréquemment son ancien bon ami, ainsi
que la blonde de ce dernier qui prenait tellement de son
temps et de son attention.
• • •
EN CONSULTANT LE RÉSUMÉ QU'A FAIT
L'ARBITRE des témoignages de Foon et
de Contant, on décèle facilement le niveau
de ressentiment et d’hostilité qui émanait
de Ton:
«M. Foon a témoigné que
M. Ton a eu avec lui plusieurs discussions au sujet de sa
relation amoureuse avec le plaignant. Il demandait à M.
Foon ce que représentait pour lui la plaignante, et
pourquoi il se tenait avec elle. ... Il est clair que M.
Foon était troublé par l’insistance de
M. Ton à discuter, au travail, de sa relation personnelle
avec la plaignante. ... De toute évidence, M. Ton
n’aimait pas cette relation entre la plaignante et
M. Foon, et a tenté d’y mettre fin de façon
active.»
Contant a témoigné qu’elle «n’a
jamais été à l’aise en présence
de Don Ton» … «Les gars se rassemblaient
pour aller luncher, mais ne lui ont jamais demandé de
les accompagner», écrit pour sa part Christian.
En certaines occasions, la vindicative
de Ton devenait apparente:
«La plaignante a témoigné que, pour
atteindre Jody pas son entremise, Don Ton a décidé que
la plaignante devait déplacer tous les mandrins (de
la presse) à l’occasion de tous les changements
de rouleaux de papier. Don Ton a ordonné aux gars
d’attendre la présence de la plaignante avant
de commencer à déplacer les mandrins. Pendant
que la plaignante était en train de déplacer
un mandrin, Don Ton lui a dit qu’elle devrait dorénavant
déplacer les mandrins à chaque changement de
rouleau. Au cours de son quart, elle a déplacé six
mandrins. La plaignante a témoigné qu’elle
a effectué un changement de rouleau en compagnie de
Jamie et que, bien que Jamie puisse déplacer un mandrin
d’une seule main, il a attendu l’arrivée
de la plaignante pour effectuer le changement.»
Christian a également entendu parler des façons «troublantes» dont
le patron rancunier abusait de son autorité:
«Alors que Don Ton envoyait plusieurs pressiers à leur
pause café ou repas, il ne donnait à la plaignante
qu’une seule pause (de 15 minutes) par quart. La plaignante
lui a déclaré qu’elle avait droit à trois
pauses. Don Ton lui a répondu qu’il était
le contremaître, et qu’il lui appartenait de
décider de ses périodes de pauses. ... Une
nuit, la plaignante et un autre employé ont travaillé cinq
heures et demie sans pouvoir faire de pause. Don Ton leur
a dit qu’il ne pouvait pas stopper la presse et qu’il
ne permettrait aucune pause. La plaignante a déposé une
plainte, et la situation ne s’est plus reproduite.»
L’arbitre a ensuite entendu le récit d’un
développement inquiétant impliquant un des
collègues du couple:
La plaignante a témoigné qu’à une
certaine époque, John Hoang et elle s’entendaient
bien. Toutefois, John Hoang s’est mis à faire
des choses bizarres. Quand Jody et la plaignante ont entrepris
la construction de leur nouvelle maison, John Hoang leur
a dit qu’il réussirait à découvrir
où ils demeurent.
«Puis, John s’est mis à dire à Jody à qui
appartenaient les voitures stationnées devant la maison
de la plaignante. Il était évident que John
Hoang les suivait systématiquement.»
• • •
DE RETOUR EN OCTOBRE 2003: Don Ton répond
aux questions du responsable de production au sujet de
la pertinence de la candidature de Contant pour le poste
d’apprentie opératrice de presse. On lui demande
comment elle s’entend avec les autres. Réponse: «Elle
ne parle ni à Don ni à John; ne leur dit
même pas bonjour.» Il dit également
que «Contant ne cherche pas à s’entendre
avec les autres. Elle a des sautes d’humeur».
Dans sa plaidoirie, l’avocat du syndical
Roland souligne que les commentaires de Ton ... «n’ont
pas expliqué que la plaignante ne parlait pas à John
parce qu’elle s’inquiétait du fait qu’il
la suivait avec insistance… Sans explication, elle
passait pour antisociale.»
Contant, dit l’arbitre, a choisi de ne pas confronter
son supérieur au sujet de ses commentaires et de son
comportement. «Elle a commencé à éviter
Don Ton, pour ne lui adresser la parole qu’au niveau
du travail. Elle n’avait avec lui aucune conversation
personnelle.»
L’image générale esquissée par
Ton était celle d’une employée ayant
une mauvaise attitude, peu disposée à communiquer
et à faire partie de l’équipe.
Quant on lui a demandé d’exposer les points
faibles de la candidate, Ton a répondu que Contant «semble
plus faire équipe avec la salle d’expédition
(plus grand nombre de femmes) qu’avec ses collègues
de la salle d’impression.»
Roland suggère que ce commentaire aurait du provoquer
certaines inquiétudes. «Il aurait du indiquer
que Ton pouvait faire de la discrimination sexuelle.»
Dans son résumé, Christian observe qu’il
a fallu trois mois pour que l’entreprise fournisse
un uniforme à Contant, qui devait porter ses propres
vêtements dans la salle d’impression, un milieu
sale et saturé d’encre. Elle ne disposait pas
non plus d’un endroit pour se changer et prendre sa
douche, ce qui a entraîné plusieurs blagues
au sujet de l’éventualité qu’elle
décide d’utiliser le vestiaire des hommes.
• • •
AUJOURD'HUI, JANICE CONTANT
S'AMUSE du fait que l’entreprise est forcée – avec
empressement, semble-t-il — de lui fournir un endroit
pour changer de vêtements et prendre sa douche.
Plusieurs autres choses ont également
changé. Ton maintenant parti, elle n’a plus à subir
régulièrement des attitudes, ou un patron,
qui la méprise pour des raisons personnelles.
Jody Foon a quitté le journal et travaille maintenant
ailleurs comme électricien. Foon et Contant sont fiancés,
et prévoient se marier éventuellement.
Il est évident que Contant ne demande qu’à poursuivre
sa vie; elle refuse de s’attarder sur sa longue lutte
en vue de remporter ce qui lui revenait de droit. «Je
suis heureuse que ce soit terminé. C’est un
grand soulagement», dit-elle avec un soupir.
Elle tient cependant à faire savoir qu’elle
n’aurait jamais pu persévérer si elle
avait été seule:
«Nelson Roland (avocat de TNG Canada) m’a donné beaucoup
d’espoir et d’appuis. Luis Rufo (secrétaire
trésorier du local) était derrière moi à 100
pour cent.»
Contant souligne que l’obtention de l’emploi
qu’elle désirait et méritait n’est
pas le seul résultat positif de l’arbitrage.
«Ça prouve que le syndicat peut réellement
fonctionner.»
|